Dénatalité et mesures de conciliation travail-famille

Dénatalité et mesures de conciliation travail-famille

Correspondant-e: 

Sophie Mathieu
L'auteure est doctorante en sociologie à l'université Carleton et spécialiste des déterminants sociaux de la fécondité. Le problème de dénatalité au Québec ne fait pas couler beaucoup d'encre au cours de la présente campagne électorale. Paradoxalement, le seul parti à discourir sur les problèmes engendrés par le faible taux de natalité (l'ADQ) est celui-là même qui offre la solution la plus inadéquate pour contrer le phénomène. Si Mario Dumont semble dresser un portrait assez juste de la réalité sociale au Québec, la solution qu'il propose (la prime à la naissance d'un troisième enfant) s'avère totalement inefficace. Si la question de la dénatalité demeure absente de la liste des priorités du Parti québécois, Pauline Marois est pourtant celle qui offre les solutions les plus susceptibles d'amener les couples à avoir plus d'enfants. Le «bébé-prime» peut-il contribuer à la hausse de la natalité? Parce que, comme cela est formulé dans la plate-forme du parti, «la famille est l'institution primordiale de notre société», l'ADQ dit s'inquiéter du contexte de dénatalité et propose, pour pallier cette situation, d'offrir une allocation de 5000 $ à la naissance d'un troisième enfant et pour les suivants. Ce ne serait pas la première fois que le Québec se doterait d'une telle politique: entre 1988 et 1996, Québec offrait une allocation à la naissance qui atteignait jusqu'à 8000 $ pour la troisième naissance et les subséquentes. Cette mesure fut toutefois abolie en 1997, en raison de son inefficacité. La solution à la dénatalité proposée par l'ADQ est donc basée sur une affirmation erronée, soit que l'allocation à la naissance en vigueur de 1988 à 1996 a augmenté la natalité au Québec, alors que la tendance est réapparue lorsqu'on a mis fin à cette mesure. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: bien que la natalité grimpa de 1988 à 1990, elle reprit sa pente descendante dès 1991, bien avant l'abolition du «bébé-prime». La solution aux problèmes de dénatalité ne se situe donc pas dans une allocation à la naissance. Ni dans un retour aux valeurs traditionnelles. Une étude menée dans les années 80 a démontré que les aspirations des Québécoises en matière de fécondité n'étaient pas comblées: les femmes n'ont pas le nombre d'enfants qu'elles souhaiteraient avoir. Il semblerait que, lorsque confrontées aux difficultés engendrées par la conciliation travail-famille, les femmes reverraient à la baisse le nombre d'enfants auquel elles désirent donner naissance. Les politiques de conciliation travail-famille: solution à la dénatalité? Les sociétés développées dans lesquelles les politiques de conciliation travail-famille s'avèrent les plus généreuses n'expérimentent pas de manière aussi marquée le problème de dénatalité. C'est notamment le cas de la France et des pays scandinaves. À l'opposé, les pays n'offrant pas aux femmes la possibilité de réconcilier leurs responsabilités familiales et professionnelles ou, dit autrement, les pays où les femmes doivent faire le choix d'être une mère ou une travailleuse, sont ceux où la dénatalité reste la plus aiguë (les États-Unis faisant exception). Je fais ici référence à l'Italie, à la Grèce et à l'Espagne, des pays où la famille reste pourtant au coeur de la vie sociale. Conclusion? Ce n'est ni en prônant un retour aux valeurs conservatrices ni en payant les femmes pour qu'elles enfantent que le problème de dénatalité sera résolu. C'est en permettant aux femmes de conjuguer aisément travail et famille que ces dernières ne se verront plus pousser à faire un choix déchirant entre celui d'avoir les enfants qu'elles désirent et celui de poursuivre leurs ambitions sur le marché du travail. En d'autres termes, la solution à la dénatalité passe par un renforcement des mesures de conciliation travail-famille. La flexibilité selon Dumont ou le retour des femmes à la maison Il importe donc de se pencher sur les mesures de conciliation travail-famille offertes par les trois principaux partis. Si le problème de dénatalité ne figure pas abondamment dans les discours électoraux, il en est tout autre pour celui de la «flexibilité». La flexibilité serait, selon les chefs des trois principaux partis, la solution au manque de places dans les garderies subventionnées. Pour Mario Dumont, la flexibilité signifie redonner aux parents la liberté de choix en offrant aux familles dont les enfants d'âge préscolaire ne fréquentent pas le réseau de garderies subventionnées une allocation familiale «significative». Le parent responsable du soins des enfants (la femme dans la très forte majorité des cas) recevrait, sous un gouvernement adéquiste, une somme de 100 $ par semaine une fois le congé de maternité terminé si l'enfant demeure à la maison. Non seulement une telle mesure ne faciliterait pas la conciliation travail-famille pour les femmes, elle contribuerait également à fragiliser l'attachement de ces dernières au marché du travail. Or la littérature internationale sur les déterminants sociaux de la fécondité démontrent qu'en période de ralentissement économique, ou lorsque les femmes se trouvent en position de précarité sur le marché de l'emploi, elles repoussent ou renoncent carrément à leur désir d'enfanter. S'ils se disent préoccupés par le problème de dénatalité, les adéquistes proposent des solutions qui vont à l'encontre des objectifs qu'ils poursuivent. Les solutions proposées par le Parti libéral et par le Parti québécois Contrairement à l'ADQ, le Parti libéral du Québec et le Parti québécois reconnaissent tous les deux l'urgence de l'augmentation des places dans les centres de la petite enfance (CPE). Le PLQ propose une augmentation de 15 000 places, tandis que le PQ s'engage, avec sa formule «un enfant, une place», à fournir à 30 000 enfants l'accès à une garderie subventionnée. Le PQ s'engage aussi à créer une banque annuelle de jours de congé pour les soins de ces parents et de ces enfants, amenuisant ici les tensions potentielles entre les responsabilités professionnelles et familiales. La différence majeure entre le PLQ et le PQ réside toutefois dans les solutions proposées au manque de flexibilité actuel des CPE, qui constitue, avec les congés parentaux, la principale mesure de conciliation travail-famille au Québec. À cet égard, le PLQ n'apporte aucune solution innovatrice. Pour le PLQ, l'idée de «flexibilité» est synonyme de choix entre une garderie subventionnée et une garderie privée. Ainsi, Jean Charest s'engage à augmenter le revenu familial maximum pour le crédit d'impôt remboursable de 80 000 à 125 000 $ dès janvier, un engagement qui permettra aux parents de la classe «moyenne» qui n'utilisent pas les services de garde subventionnés de recevoir l'équivalent d'une place à contribution réduite sous forme de crédit d'impôt. En termes plus clairs, le PLQ s'engage à proposer aux familles de la classe supérieure la possibilité d'utiliser des services de garde privés aux mêmes coûts que ceux subventionnés par l'État. La classe moyenne, pour sa part, ne se voit pas offrir de nouvelles solutions pour l'aider à mieux jongler entre ses obligations familiales et professionnelles. Seul le PQ offre pour les familles de la classe moyenne des services de garde plus flexibles. Pour le PQ, la flexibilité a tout à voir avec les horaires d'ouverture des CPE. Dans la plate-forme du PQ, on peut lire que le parti s'engage à assurer une plus grande flexibilité des services de garde afin de tenir compte des horaires de travail atypiques (de soir, de nuit et les fins de semaine). Avec la montée des emplois non standards, emplois principalement occupés par des femmes, il s'avère fort probable que cette mesure sera la seule à véritablement offrir une possibilité, pour toutes les familles, de réconcilier le travail avec la famille. Si on ne force pas les femmes à choisir entre la maternité et le marché du travail, en leur permettant de conjuguer ces deux sphères par l'entremise d'une mesure de conciliation bonifiée, les femmes auront davantage la possibilité de faire le choix d'avoir les enfants qu'elles désirent. Texte original disponible sur: http://www.ledevoir.com/2008/11/14/216051.html