Soumis par Anonyme le 13 juin 2003 - 17h26
Le nouveau Courrier de l'UNESCO a publié en 2003 un dossier spécial sur l'alphabétisation qui donne un véritable tour d'horizon sur les enjeux et les pratiques de l'alphabétisation dans le monde. Espace Alpha vous présentera chaque semaine un article extrait de ce dossier.
Une révolution douce
Brendan O'Malley, Nouveau Courrier
Grâce à un programme d'alphabétisation qui colle aux besoins des pauvres du monde rural, au Bangladesh, des villageoises transforment la vie de leur communauté. Et font leurs premiers pas sur les chemins de la liberté.
Hira Akhtar, 30 ans, m'invite à passer le seuil de sa nouvelle maison pour me montrer à quel point sa vie a changé. Hira habite dans l'une des centaines de fermes disséminées au milieu des cocotiers et des palmiers dattiers de Baniyar Kandar, un village entouré de rizières de la région de Jheneidah, dans l'ouest du Bangladesh.
Il y a dix ans, explique Hira, son mari Moslem Uddin et elle habitaient dans une simple hutte à toit de chaume, s'intoxiquaient avec la fumée du foyer ouvert de la cuisine et se réveillaient perclus de courbatures, pour avoir dormi sur une paillasse jetée à même le sol. Ils ne pouvaient guère s'offrir mieux avec les 1 000 takas (17 dollars) par mois que son mari gagnait comme ouvrier agricole.
Aujourd'hui, Moslem Uddin gagne toujours le même salaire en travaillant la terre, dont chaque centimètre carré est cultivé dans cette région très densément peuplée. Mais ce qui a changé, c'est que Hira, elle, gagne maintenant 4 000 takas par mois. Sa nouvelle situation, elle la doit aux compétences acquises grâce à un programme d'alphabétisation d'un genre nouveau, qui donne des résultats là où les formules traditionnelles d'éducation des adultes ne marchent pas.
Il y a six ans, la Mission Dhaka Ahsania, une ONG, a commencé à faire classe dans son village. Elle a loué une pièce dans la maison mitoyenne de celle de Hira, qu'elle a baptisé Ganokendra (le centre du peuple). Très vite, les amies de Hira l'ont poussée à y aller. Mais elle a eu du mal à franchir le pas. Selon la tradition, les femmes n'ont pas le droit de sortir de chez elles, ni de rencontrer des étrangers, et la plupart ne sont jamais allées à l'école. « Nous n'avions même pas le droit de prononcer le nom de notre mari », explique Hira.
LES FAMILLES LES PLUS PAUVRES
Quand elle a demandé à son mari la permission de fréquenter le centre d'alphabétisation, il a levé les bras au ciel. Lui qui savait à peine écrire son nom, s'est écrié : « Qu'est-ce que la lecture de tous ces livres pourrait nous apporter ? ». Mais les livres en question ne ressemblaient à aucun autre et les cours ne rappelaient guère l'école. Finalement, l'ONG a enrôlé des membres des 250 familles les plus pauvres du village (celles qui disposaient de moins de 2 700 takas par mois) sur les 311 qui vivaient à Baniyar Kandar. Et elle a fait en sorte que les trois quarts soient des femmes.
Les cours du Ganokendra sont centrés sur la lecture, l'écriture, le calcul et des sujets liés à la vie quotidienne des apprenants. Exemples : la réduction de la pollution des réserves d'eau grâce à l'utilisation de toilettes ou l'arrêt de la déforestation par la plantation d'arbres utiles ; la construction de fours plus performants pour utiliser moins de bois et réduire les émissions de fumée ; l'accès à des formations génératrices de revenus, comme la couture ; l'éducation à l'égalité des sexes afin d'encourager les femmes à participer à la gestion du village et la formation au leadership afin de rendre les actions de la communauté plus efficaces.
« L'éducation peut bouleverser leur vie », explique Shuelie Aktar. Plus mentor qu'enseignant, ce jeune homme de 24 ans s'occupe du projet pour 1 000 takas par mois au Ganokendra Twilight, le centre que fréquente Hira. « Ce n'est pas seulement important pour les femmes, dit-il, mais aussi pour leurs enfants, parce qu'elles les enverront à l'école. »
Le centre encourage les villageois à se mobiliser pour le droit à l'éducation et contre le trafic d'enfants, les mariages précoces et la drogue. « Nous ne faisons pas qu'alphabétiser les gens, estime Shuelie Aktar, qui a un mastère de gestion. Nous développons aussi des programmes culturels et de microcrédit. Les participants épargnent régulièrement et, à partir d'un fonds central, accordent des prêts à des personnes qui veulent se lancer dans des activités génératrices de revenus comme l'élevage de poules, la confection ou autre ».
La méthode utilisée, souple et faisant appel au travail de groupe, s'appuie sur du matériel éducatif conçu pour être utile aux apprenants, une fois qu'ils sauront lire. A l'intérieur du Ganokendra, qui est maintenant hébergé dans un bâtiment construit par la communauté locale, les murs sont couverts d'affiches, de schémas et de tableaux de sensibilisation aux problèmes locaux.
Quelque 15 femmes font des exercices de lecture, comme compléter des mots avec les lettres manquantes. Elles sont organisées en trois groupes, selon leur niveau. Il existe cinq niveaux, de A à E, les apprenants de niveau A devant savoir lire un journal. Chaque élément faible est assisté par un membre d'un niveau plus élevé. Fatema Khatun, 55 ans, dont les joues sont sillonnées de rides de rire, n'est pas allée à l'école quand elle était petite à cause des tabous sociaux. Mais elle apprend avec enthousiasme. « Ce Ganokendra nous a appris des tas de choses. Maintenant, nous savons prendre soin de notre santé et je suis passée maître dans l'art de fabriquer et d'utiliser l'unnatachula, un foyer amélioré doté d'une cheminée qui évacue la fumée par un trou dans le mur. J'apprends aux autres comment faire ».
Elle raconte que dans un précédent centre de formation pour adultes, il n'y avait qu'un enseignant pour toute la classe et que les manuels étaient trop illustrés et trop faciles. Aujourd'hui, grâce au travail en groupes, elle arrive à lire. Son groupe de niveau D est aidé par une jeune fille de 16 ans de niveau C, Somtto Bhan, qui apprécie le Ganokendra parce qu'il lui donne accès à un large éventail de livres et de journaux. « On y apprend beaucoup de choses », explique-t-elle.
C'est peut-être dans ce souci permanent de coller aux besoins des apprenants que réside la véritable originalité des Ganokendra de la Mission Dhaka Ahsania. Ce travail est par ailleurs fondé sur le concept de formation communautaire, que l'UNESCO promeut en Asie et dans le Pacifique depuis une dizaine d'années. Dans le passé, les projets d'alphabétisation des adultes ont été très critiqués, notamment par le célèbre philosophe de l'éducation Paulo Freire, parce qu'ils s'appuyaient sur des textes adaptés à la classe moyenne urbaine, mais inexploitables dans les milieux pauvres et ruraux.
D'autres programmes, radicalement différents et totalement décentralisés, comme le projet Reflect inspiré par l'ONG ActionAid (voir p. 60), utilisent des textes bruts, créés par les apprenants eux-mêmes, et contenant le plus souvent les analyses qu'ils font de leurs problèmes.
Mais la Mission Dhaka Ahsania a trouvé une voie médiane : elle a créé un centre national capable de répondre aux intérêts locaux. Les sujets des textes sont choisis suite à des enquêtes effectuées dans les campagnes sur les besoins des villageois. Ils sont ensuite testés sur des groupes pilotes avant d'être produits en série.
La plupart de ces ouvrages sont en fait du matériel d'information sur des domaines que les membres des Ganokendra disent vouloir mieux connaître. Et ils ne sont pas écrits comme des manuels bruts. Au contraire, tout y est expliqué à travers des histoires de gens qui ressemblent aux lecteurs, ce qui les rend agréables et faciles à lire. Ces « guides d'autoapprentissage » seront utilisés cette année par quelque 50 000 adultes très pauvres dans tout le Bangladesh. Après un stage d'initiation de cinq mois augmenté d'un mois de révision, dans l'un des 800 Ganokendra du pays, ils passeront à la lecture de livres, à l'acquisition de compétences et au microcrédit.
L'une des clés du succès de ces centres réside dans le fait qu'ils sont gérés par un comité de membres, qui se réunit régulièrement pour débattre des problèmes locaux. Selon une étude réalisée à Rogaghurampour, un village du district de Jessore qui compte 100 familles, dont 63 sont actives dans le Ganokendra local depuis 1998, la vie quotidienne des villageois a été bouleversée depuis cette date (voir encadré).
En décembre 2002, le pourcentage de familles sachant lire et écrire avait plus que doublé, passant de 30% à 65%, et le nombre de gens utilisant des toilettes et des foyers améliorés avait explosé. De plus, la tradition consistant à marier les enfants à 13 ans, voire plus jeunes, a disparu, ce qui a contribué à espacer les grossesses. Quant au rôle des femmes dans la prise de décision et les revenus du foyer, il a complètement changé. Enfin, le pourcentage de filles allant à l'école est passé de 30% à 100%.
UN TOIT FLAMBANT NEUF
On ne dispose pas d'étude équivalente sur Baniyar Kandar, mais il suffit de voir la nouvelle maison de Hira, qui vaut 60 000 takas, pour s'apercevoir des grands changements qui ont eu lieu dans le village. En me faisant entrer chez elle, Hira m'explique que pour remplacer sa hutte en terre par sa belle maison, elle a commencé par mettre de l'argent de côté en faisant des travaux de couture - une activité qu'elle avait apprise au Ganokendra - et qu'elle a ensuite pu bénéficier d'un prêt. Sa nouvelle villa de briques rouges, avec son toit flambant neuf en tôle ondulée, possède une grande véranda qui domine une cour où un tapis de légumes secs est étendu à sécher.
Dans la chambre de Hira, la paillasse a été remplacée par un grand lit à cadre de bois, recouvert d'un genre de futon et de coussins de couleurs vives. Les murs sont décorés par des affiches et un téléviseur trône sur le buffet. Une centaine de familles pauvres de son village ont maintenant le petit écran et dixhuit possèdent une maison comme la sienne. Mieux, l'activité et la confiance en soi des femmes du village se sont considérablement renforcées. Hira n'hésite plus une seconde à inviter un groupe d'étrangers à visiter sa maison. Grâce à l'alphabétisation, elle s'est libérée du poids des traditions fondées sur la domination masculine et de nombreux handicaps liés à la pauvreté. Aujourd'hui, son mari lui demande même d'emprunter des livres au centre pour qu'il puisse les lire.
« Avant, beaucoup de femmes se faisaient battre parce qu'elle rentraient tard chez elles après les cours, explique Hira. Les hommes pensaient que nous ne devions quitter la maison sous aucun prétexte. Puis tout a changé. Maintenant, quand quelqu'un dit à un homme que sa femme devrait aller en formation à Dhaka, il accepte avec joie. »
Reprinted from the new Courier no. 2, April 2003
Reproduction du nouveau Courrier, numéro 2, avril 2003
Correspondant-e:
Le nouveau courrier no 2

